vendredi 30 octobre 2020

 

Lumières des villes, de nuit, dans les montagnes

 

Lumières des villes, de nuit, dans les Alpes. Elles forment des rivières parcimonieuses, soudain taries, mais dont la coulée très claire, dont l’ordonnancement d’étincelles sans lendemain donnent tout à coup un sens évident aux villes (Vizille, la Mure, en l’occurrence) traversées.

Aux villes passées au tamis de l’obscurité, aux villes disparues au profit de ces essaims de lumière à la fois statiques et dynamiques, elles offrent une forme de rédemption par la clarté d’un dessin étincelant. Elles font également ressortir, quand on les quitte soudain, avec une force démultipliée, l’obscurité des scènes environnantes, de montagne à montagne, obscurité orphique des prés, forêts de hêtres, berges de lacs d’eau noire, où nous cessons d’être les bienvenus, ou cessons d’être des acteurs valides.

Lumières des villes et villages de montagne, tout en distinction, séparation ou écart, tout en hiatus qui résonnent et clignotements qui se parlent, qui correspondent à des kilomètres de distance à vol d’oiseau ; tant d’individualités manifestées révèlent paradoxalement des plans généraux invisibles de jour, font émerger du liquide nocturne une géométrie urbanistique profonde qui est comme le flottement précis d’un rêve. Ont disparu radicalement les masses affrontées, les plis et replis disgracieux de la ville qui trainait dans le jour, qui est rédimée par la nuit qui l’enchâsse.

Elles font également ressortir une profondeur insondable, torrentielle, de la nuit, quand le conducteur en aperçoit, tout en bas, les premières manifestations au tournant, alors qu’il s’apprête à redescendre un à un les échelons de la montagne pour rejoindre le plan de cette ville révélée, de cette ville des âmes. Sur l’eau, toujours limpide, d’obscurité flottent également les villages et les fanaux des routes tandis que se déclenche au rythme des embardées cette musique si particulière, de nuit, des virages côtoyant l’abîme.

Lumières parcimonieuses, bientôt taries, semées derrière soi en traînées de sels gemme phosphorescent ou de rouge corail, ou vers qui luisent pour les yeux de l’automobiliste nomade passé en roue libre, extérieurement. Lumières montantes des troupeaux de maisons ou descendantes, des cascades urbanistiques, rivières de diamant et yeux vairons (pour une même maison des fenêtre scandaleusement dépareillées) brièvement notées et disparues, saisis et saisissants. Flottées.

Chaque essaim, chaque lumière sera questionnée, même vaguement, suscitant les picotements de notre imagination nomade que seconde toujours, ici, le moteur, ou dynamo, tournant autour d’elle-même dans la nuit qui ne fait que recommencer.

 

jeudi 8 octobre 2020

 

La Drôme

 

Percolée en amont du Diois, dans des ombres alternes, la Drôme trace le chemin de la Méditerranée en tresses qui brûlent de larges portions de plaine, aux abords de Die, Crest, Allex, endiguée par les peupliers noirs qui boivent parfois jusqu’à la lie, jusqu’à un ivre déracinement, à ses eaux tirées d’un écheveau de glace, gel, neige.

Une rivière peut brûler le paysage.

C’est ce que fait la Drôme, à l’égal du Buëch. Ses eaux turquoises déracinent le peuplier noir, poussent devant elles des îlots caillouteux, divaguent en tresses avant de reprendre, à temps, leurs esprits aux abords d’un pont qui annonce la vaste, la stable plaine rhodanienne.

Dans leur noyade les arbustes rougeâtres ou chenus, chair de filandre et d’argent détrempé, filtrent des cotonneries de feuilles mortes, d’algues et d’ambroisie, que le sable siliceux encolle.

Avant de pouvoir laisser reposer son regard au moteur limpide des eaux (turquoises ou noires des glaciers), de poser le pied sur les ossements polis des gravières, il faut trouer la patte frémissante sculptée par les fraidières, ses ruisseaux latéraux qui improvisent fraîchement, en sourdine, dans des sous bois frappés par une noire humidité, des tracés gouleyants ; patte délayée au frémissement de gelée, granuleuse au vent, et enfin sable, verre, transparence rendue au moteur limpide des eaux turquoises.

Dromos, affleurement d’une racine grecque, le chemin ; au thau de Livron, la montagne rejoint par un cheminement éolien, de buis et genévriers, le sillon du Rhône, faisant éclater le regard.

 

 

Texte écrit dans le cadre de l'Atelier géopoétique du Rhône, 2013.

 

dimanche 27 septembre 2020


Froid exotique

 

Cette année l’été n’a pas vraiment fini, comme il finit d’habitude, par simple inertie. Un coup d’état a eu lieu sous la forme de neiges adventices, complètement hors propos, et d’un froid épais qui nous attendait obstinément à chaque coin de rue. On est passé tout à coup à autre chose, se laissant aller dans des paysages nouveaux dont nous avions perdu le fil :

Des neiges ! là où d’habitude les sommets infusaient dans le tiède brouet d’un automne de procrastination, remettant toujours la chute dans le froid à plus tard.

De ce fait, les arbres, les roches et les monts découvrent un autre mode d’être. Je les vois du moins "différant", tout comme le pays où ils vivent et prospère me paraît tout à coup autre. Etranger. La conjonction de la lumière de fin septembre, de pure répétition, et de ce froid qui saisit la nature et en blanchit d'une seule traite les sommets les plus hardis, produit une harmonie qui n’est pas celle que j’attribuais jusque -là ni à cette époque, ni encore moins ce pays à cette époque, créant par la même des paysages inédits et presque exotiques pour moi.

Chaque chose, néanmoins,  restant à sa place.

Par exemple, ce matin, les croquis et crayonnés des arbres et les fantômes du souvenir ont retrouvé leur chair dans cet arrière-pays où chaque mot correspond réellement à quelque-chose, où le vent et le soleil ne sont pas de vains mots mais de véritables boussoles de l’esprit et du corps.

Dans les pierriers couleur chair de Champérus erre l’émeraude des thyms, par bouquets tentants qu’on aimerait saisir à cause du feu qu’ils contiennent, mais la pente trop raide m’intime de poursuivre jusqu’à libération du corps et des jambes, jusqu’à l’entrée dans un étage plus amène d’où l’on aperçoit les crèches, avec les santons devinés, des bourgs et des villages. Pas d’obstruction à la marche, qui aujourd’hui est aussi une manière de passer en revue les roches et les arbres connus de cet arrière-pays où, même en notre absence, le verbe va.

Les jambes décident, campées sur l’objectif de se délasser par l’effort.


 De Veynes au lit de la Béoux, puis à nouveau Veynes, par Champérus, Châteauvieux et le col des Tourettes.

mercredi 26 août 2020

 

Caput Lagi, Chablais

 

Les monts bleus, innombrables, se découpent sur fond de néant – si calmes formes creuses, ou couronnes, ou pointes perçant les nuages tardifs. En concurrence pour le regard des hommes elles se succèdent, avec pour chacun un style, un certain délié, une certaine calligraphie des roches ou des nuages, se pressant à leur flanc d’un vert toujours légèrement excessif ici.

Des boulevards pour le regard, qui tarde à se redresser, attiré alors par les perspectives des épicéas aux fourrures ininterrompues, hormis de loin en loin par ces carrés de prairie au mitan desquelles se tiennent les chalets rouges de l’espace.

 

 


 

De cela émerge une certaine monotonie de la satiété et la solide impression que l’essentiel se passe plus haut, à un étage de son (des clarines) et de lumière, burgonde en l’espèce, absolument nomade, absolument insaisissable.

 


C’est plus précisément au col de la Golette que j’ai perçu la stable harmonie de ce décor composé de roches tour à tour vertes, bleues, jaunes, blanches, - que creusait l’atmosphère et placées, comme les cils de notre visage, un cran au-dessus du regard.  Particulièrement aiguisées à cette heure par le soleil, Elles avaient comme une existence de songe. Mais un songe stable dont la réalité, la carte, serait réaffirmée et précisée chaque jour, en un coup d’œil distraitement admiratif pour ces couronnes sans flétrissures des montagnes, pour ces aériennes croutes de glace aux entrailles de gré, calcaire, pour les prairies éthérées et les rêches draperies des alpages ou résonnent les clarines de l’espace.