dimanche 28 février 2021

 

Sur le vent

Eté 2019

 

 0  Le vent....


1

Le vent vient après, à la fin, comme une nécessité à laquelle on n’avait pas pensé au début, au temps de la création, de la mise en place des êtres et des choses sur la carte du monde. C’est le plus naturel, le plus neutre, le plus impassible aussi des justiciers de l’espace et de l’air.

Personne n’accomplit sa mission - rétablir l’équilibre des pressions dans toute la rose-, avec tel mélange de laisser-aller informe et de violence que lui.

A la fin, ou au recommencement d’un cycle, le sacré équilibre des pressions, par le vent, est source de violence...

 

2

Ces derniers jours le vent a soufflé avec une régularité assommante, qui n’avait rien à dire et qui pourtant accaparait notre attention.  A quoi aspire le long bras du vent ? sinon à nous rappeler, à nous souffler à l’oreille combien l’horizon est profond, infiniment profond pour nous, combien l’espace (que nous réduisons trop souvent aux vitesses que nous mettons à le traverser) est réel avec ses masses d’air mal équilibrées qui font que pressions et dépressions alternent violemment, comme dans les moteurs à explosion.

(Le lointain, c’est le lointain qui nous parle à l’oreille à travers lui.)

Le vent-messager de l’espace, des espaces qui s’entre-chevauchent tout en s’ignorant. Le vent qui fait le lien, volontiers explosif, entre ces espaces, mesurant les béances ignorées, mesurant à la faire frémir notre ignorance de l’Espace, dans ce qu’il est de plus global, d’incommensurable et de noble, le vent qui gonfle les espaces déprimés, avec sa pompe et ses gorgones invisibles, ses hydres en haillons, ses cris feulées et sans grammaire...

… a beaucoup soufflé ces derniers temps, au col où j’ai longtemps hésité à dresser ma tente qui aurait pu soudainement , comme un delta-plane, « faire voile » en prenant  le large dans le ciel bleu et  déprimé, à l’occasion d’une trop appuyée rafale susurrée depuis un col alpin, pendant la longue nuit astrale qui nous traverse autant qu’on la traverse.

 Le vent en a la force, il a la force pour lui, lui qui ne connaît pas sa force, lui qui n’est qu’une force appliquée depuis les profondeurs, intraçables, indicibles, tabou en fait, de l’Espace...

L’espace s’est donc beaucoup plaint ces derniers temps, a beaucoup gémi dans nos oreilles trop petites, trop mesquines pour la puissance de son messager, le vent. L’espace au grand souffle, l’espace des grandes égalisations finales, l’espace des vides communicants, avait son mot à dire qui était pur persiflage par cols et vallées…

Ai entendu le vent se gargariser d’abord d’une absence de larynx, pharynx, de trachée, puis faire mine de parler, ouvrant grand la gueule dans la nuit astrale.

Je l’ai entendu clairement, saisi clairement, ces derniers jours, en particulier lorsque je montais au- dessus des mille mètres pour chercher un état plus primitif de la lumière avant la nuit.

Il était appliqué, il était concentré, il sifflait du plus profond de l’espace à l’immensité  re-suscitée ; avec une magnifique régularité à laquelle on ne pouvait qu’avoir envie d’échapper, que tout esprit sain ne pouvait qu’avoir envie de fuir au plus vite, et qui pourtant venait du plus profond de l’espace, de ce noble espace inutile des fonds de vallée et des nuages trop hauts dans le ciel que l’on ignore trop souvent, dont on n’ignore trop souvent la réalité qui ne se dit pas, qui ne parle pas, hormis par le vent..

J’ai donc écouté, pris dans les filets de son souffle, de son chant, prêt à entendre enfin quelque chose, à faire mine de le comprendre, de l’accueillir. J’envoyais mon ambassade dans les hautes sphères pour recueillir sa profonde doléance et attendais.

Or, au bout de quelques minutes, je me suis surtout, seul sous ma tente, dit que le vent était aphone, ou muet... et que là était son, ou notre, principal problème car si, ou moins dans ces longues, de plus en plus longues en apparence, périodes où il souffle encore et encore sur nos vies trop enracinées, il pouvait dire quelque chose., s’il pouvait se réaliser...Mais non. Cet air ne sert à former aucun son, aucune parole, il est une perte qui siffle dans nos oreilles...

 J’entends ce long sifflement de colère sans objet qui toujours s’étire, s’épuise dans l’espace et le temps, sans jamais former de phonème, même pas les spirantes, les  « ssss », ou un « ffff ».

Qui mesure seulement les incommensurable béances de l’espace.

Laisser-aller du vent donc, incapacité du vent à s’auto- saisir et cracher le morceau.

A se dire.

 

3

 

Cependant il n’y a rien de plus violent que le vent, rien de plus violent, en fait, que ce qui manque de forme, qui manque sa forme incessamment et revient toujours à son chaos originel, comme le vent... rien de plus violent que ce qui est condamné pour toujours à sans cesse se fuir et se chercher.

Et ainsi me semble le vent, pauvres en attributs, mal défini, s’étirant démesurément entre son début et sa fin qui ne vient pas ...

Mal définissable par l’oreille qui l’entend et les yeux qui ne le voient hormis négativement, c’est cela « négativement ». Le vent a une existence négative, occupe des territoires vides, vidées, s’en donne à cœur joie dans les marges ignorées, perdues, les stratosphères...

Il brosse les arbres, caresse les rochers, défrise les barbes. Mal formé, mal défini, mal compris, incompréhensible plutôt, est le vent... oui mais...

4

...mais lorsqu’il se reprend, lorsqu’il se saisit follement par le collet et rassemble à la va-vite la cohue des milles diables, quand il raccorde ses haillons stratosphériques...

Fou...Fichtre, persiffle alors et se faufile où veut, s’éparpille échevelé les  mains pleines de haillons à la langue de serpent... vent perdure, presse et compresse, 

déracine tout ce qui se perd au milieu de l’espace, tout ce qui veut exister idiotement à en oublier l’espace et ses lois atmosphériques, et sa justice stratosphérique qui vient à la fin...

...lorsqu’il réalise, après un long moment lugubre d’errement sans nom, sans langue, après une longue période d’hululements de ses lubies désincarnés, lorsqu’il parvient à l’union de ces cohues mal élevées, de ses forces anciennement désorientées,  le vent siffle alors sa puissance inaudible, sa puissance proprement bientôt assourdissante et le son qu’il est tout entier alors transperce tout, avant même que le poing du vent, qui vient en fait seulement après le son, n’abatte ce qui a déjà été percé.

 La perte est dramatique, cataclysmique même pour nous qui sommes soudain perdus au milieu de l’espace.

Il se vide de lui-même, mais dans ce vacarme, ce que l’on entend peut-être encore le mieux, c’est que le vent malgré cela, malgré qu’il ait toute latitude pour s’exprimer, c’est que le vent ne parle toujours, jamais, - pas même ne gueule, ne parlera jamais, toujours restera au seuil enchanté du langage, malgré d’extraordinaires possibilités,

 

4

toujours restera aphone...

Quel silence alors ! quel sale silence alors, malgré tout... Quel silence froissé !

Il restera à siffler sans gorge, sans lèvre, à nos oreilles impuissantes à le comprendre, impuissantes à filtrer cette bouillie sonore qui cascade en toute monotonie hivernale ou automnale dans le tympan.

Se vide tout simplement, vide...

 

 

5

 

J’entends, sur les crêtes le vent se retirer lestement, tout en souplesse – il est aspiré par un vide, plus puissant que lui, un vide cosmique, stratosphérique dans lequel il se dissout comme un souvenir sans corps, comme un pauvre sel sans lendemain , mais pour mieux revenir ensuite avec sa faux à nouveau aiguisée, ; pendant des heures, alors que j’étais  calfeutré dans mon duvet sous ma tente, le son m’a accompagné, faiblissant parfois, dans des minutes d’oubli, épuisant tout à la fin sauf lui-même, cherchant sa fin qui ne venait pas...

Quand il faiblit ce bruit d’air froissé qui persiste au centre vide de l’oreille, qui est alors à la seule à se souvenir de lui, de sa manifestation...

Notre visage, notre corps est-il donc une voile pour être ainsi suscité par le vent, embrassé-giflé par lui, par le messager... est-il susceptible d’être emporté par le vent... ?

Non il n’a rien à tirer de nous, aucun geste spontané comme ceux de ces arbres, en bord de lac, qui se tordent, qui ploient avec des grimaces de courtisanes sous ses rafales sans queue ni tête.... 

  

6

Nous ne sommes pas un instrument pour le vent, pas une voile pour lui, ou claire girouette. Il ne fait que froisser notre patience, agacer notre cœur, nous fait entendre ce qui ne laissera pas de trace, le sans traces,  le sans articulations, le pur bruit abrasif du présent, ainsi que, parfois,

 le silence froissé du cosmos infini dont il est le messager sans message, hormis lui-même.