lundi 13 septembre 2021
dimanche 27 juin 2021
Massif d'Aurouze_27 juin 2021
La nature répond à toutes nos questions, sans qu’on lui ait posé de
questions. Elle ne répond précisément à aucune. Elle est tout entière réponse,
au vide, à l’absence, à l’angoisse, à la souffrance inhérente aux interrogations,
inhérentes à la « question », prise dans son sens moyenâgeux. Tout
entière positivité, plénitude, yang, de la réponse qui vient combler ce vide.
La pierre beige qui forme strates après strate un pierrier coulant vers
le lit de la rivière en contrebas, répond. La pierre bleue des chemins à l’arête
tranchante répond, dans l’éboulis menant au plateau de Bure.
Mais dans leur réponse même, par leur réponse même, voilà qu’ils gomment
les anciennes questions, devenue caduques depuis l’entrée dans l’arrière-pays.
Ils répondent tous à côté, mais cet à côté est le véritable centre, celui
auquel je ne pensais plus, le centre par rapport auquel j’étais décentré.
Au niveau du mélézin où s’effectue en général la pause les oiseaux
répondent par des trilles, des gouttes à goutte de notes qui percent, qui
fendent, qui ponctuent le silence de virgules de sens. Chacun répond dans le
mille, dans le centre vide de la cible de l’esprit et du corps.
Et toutes ces répondes qui affluent forment un
langage auquel je participe par mes pensées et par mes pas. Alors je commence
moi-même à réponde au lieu de m’interroger, au lieu de creuser mon vide en le
soumettant à la « question », au sens moyenâgeux du terme.
Ici dans les éboulis qui mènent au désert blanc cassé (couleur d’une
toison de mouton à l’automne, sous le gris du ciel) du plateau de Bure, la
pierre est chaude et légère, on y enfonce le pied comme dans un sable en été.
Ici en entend s’effriter la montagne à chaque passage des chèvres de Cham qui
en gravissent les paliers avec ce mélange de joie et d’entêtement qui les
caractérisent, qui caractérisent leur philosophie du mouvement sur les crêtes,
à l’ombre des sommets, dans les tours de garde d’Artémis.
Eboulis, du feu, de la musique et
du sable couleur saumon.
Fendues net les pierres laissent
voir leur chair striée. En elles, tout s’est cristallisé : le feu, la
terre et l’air, le bois, les organes,
les os, arêtes, les coquilles et les veines, les dents, les pensées des bêtes
de l’océan et leur goût extrême pour la vie… le temps lui-même s’est cristallisé
dans la chair fendue, orangée, striées, de ces pierres des éboulis , je le
sens, en millénaire de millénaires compactés, battre en elle lorsque je les
soupèse, lorsque je laisse leur chaleur peser au creux de mes mains.
Tout s’est figé, il y a de cela
des millénaires de millénaires, dans le seul but d’être encore là maintenant.
Si je collais sur mon oreilles une pierre, cette pierre chaude et légère à la
chair couleur saumon j’entendrais peut-être battre, en profondes ondes océanes
le temps qui s’est figée en elles. Mais à quoi bon, le présent suffit bien, en
particulier quand on est à 1000, 1500, 2000, 2500 mètres et que l’on ne reçoit
que des réponses depuis le début de l’ascension du plateau de Bure, que l’on
reçoit des réponses à chaque pas, ou presque, par le violet profond des gentianes,
par le jaune d’œuf des doronics.
Tout s’est figé mais le travail
continue, de la montagne, par l’eau et le vent qui creusent et usent les peaux
et les chairs, les fronts de la montagne, les cous et les côtes de la montagne,
son ventre. Se réduit son feu intérieur, ses braises sont maintenant si tièdes
depuis des millénaires. Au moment de la
descente, dans le désert vertical du grand éboulis, des touffes d’herbe font
leur apparition, des racines mordent dans la pierre qui bientôt sera
profondément humiliée. Alors, à quelques centaines de mètres en contrebas, recommencera
la comédie des végétaux, celles des prairies et des forêts optiques où se perd
le regard, dans la démultiplication du même, jusqu’au vertige de l’ombre.
Dans l’éboulis tout était figé mais tout était
également musique. Une musique de verres et de tessons remélangés, foulés à
chaque pas, ce qui accentuait à chaque pas le drame de la rupture et de l’éparpillement.
Tout bougeait ou menaçait de le faire. Y régnait une instabilité de sable. D’un
tas de pierres on pouvait se faire un trône confortable où l’on écoutait le
vent sculpter le vide. L’Eboulis qui relaie le haut et le bas, l’origine (le
feu) et le présent (la végétation qui nourrit les moutons et les hommes en
contrebas) était plus excitant que l’étage inférieur qui se précise (mélèzes et
hêtraies, puis orties) et qui ne se nourrit finalement, à l’issu de l’éboulis,
que des restes de la montagne : os, carcasses, chair des géants autrefois
de feu et de lave, bientôt transformés en terre.
Etage
feutré et stable des racines. Retour
dans le présent et sa comédie végétale.
vendredi 18 juin 2021
Mont blanc
15 août 2020
Je l’ai longtemps cherché le Mont, m’attendant sans cesse à le voir
surgir au-dessus des montagnes subalternes, crevant un lointain plafond de
nuages de l’idée fixe et triomphante de son sommet, tel le clou du spectacle
pour lequel j’avais déjà trop consommé de couteux carburants. Le pôle invisible
autour duquel s’organise le Theatrum Sabaudiae et ses différentes scènes, ses
villes et campagnes, ses alpages pénétrés de cette lumière dorée et volatile,
l’Indicible qui attend nos mots et nos émotions, les attirant jalousement à lui,
ne venait pas. Le monstre qui fait le gros dos dans l’arrière-fond des cartes
postales était définitivement peu pressé de se manifester. Il piétinait tel un
vieux taureau d’orgueil au cœur du troupeau meuglant des montagnes savoyardes,
dans un lointain sombre et dense, italien peut-être, auquel je n’aurais peut-être
jamais accès. Et, si j’ai cru à plusieurs reprises enfin l’apercevoir, je fus régulièrement démenti par les cartes que je me devais, par
simple honnêteté, de consulter par la suite -afin de mettre à l’épreuve des
intuitions que je savais primesautières. Ne l’ayant aperçu ni de la Cluse, ni
de Samoëns, ni même depuis les crêtes qui s’étagent ou se prolongent, d’est en
ouest ou du nord au sud, au-dessus de
Morzine, je devais bientôt me faire à l’idée que sa carrure de géant ne l’en rendrait pas moins invisible, sur un
territoire où les rivaux se pressent et compressent dans des élans titanesques que souligne la dangereuse marche
, au-dessus des déserts de pergélisol, entre aiguilles et dents aiguisées par les
alternances du gel et du feu, du soleil italien.
Peut-être que le Mont n’était qu’un
mythe, une exagération des hommes des villes, ou une pure invention de l’industrie
du regard. Peut-être qu’il n’existait pas, pas tel que je l’avais imaginé du
moins. Et je me félicitai que cette déception entretenue au fil des jours ne
m’ait pas incité à entreprendre le voyage littéral qui m’aurait mené, mais en
apparence seulement, vers Lui. Car en me
précipitant en droite ligne vers le Mont j’aurais certainement manqué le Mont,
qui n’est en effet que de son surgissement impromptu (qui ne surgit que dans le
lointain, que depuis le lointain, qu’à condition qu’on garde ses distances donc),
substituant alors à la révélation sur laquelle on n’a aucune prise hormis par l’
endurante patience, la certitude à la fois artificielle et terriblement littérale
du touriste qui voudrait toucher des mythes. Il fallait que le hasard et ses
dons inattendus qui remettent régulièrement à plat les diverses situations en
ce monde, ne s’en mêle, ainsi que la géométrie des montagnes, avec ses
hiérarchies qui parfois se renversent offrant au regard des trouées et perspectives tenant à la fois
du miracle et de l’explication.
Ainsi un soir, en retournant, par
la douce route des col, à Morzine depuis Samoens, se dresse soudain à ma gauche un massif aussi
immense qu’inconnu, qui m’intimide par des prolongement inattendus tant vers le
Nord-est que le sud-ouest, qui prend véritablement ses aises dans l’espace
dilaté ; un massif que je reconnais
tout à coup au seul fait qu’il se « révèle » -c’est-à-dire qu’il se déroule en palpitant étrangement sous
mon regard tel une magnifique cathédrale italienne, transparente et inconnue. Le Mont n’apparaît pas en
effet en tant que partie de l’espace, mais comme le centre ou la matrice de ce même espace, exploré un peu vainement
depuis plusieurs semaines sans que j’en connaisse l’organisation véritable la nécessaire
pierre angulaire.
La raison suffisante.
Voilà le cœur même, voilà donc le
mécanisme central du Théâtre de Savoie, par lequel peut-être tout s’explique de
Chambéry jusqu’ à Abondance et des sources de l’Isère à l’Albanais.
Voilà que s’ouvre le triptyque de
la réalité blanche, fantomatique, pâlissant dans le lointain italien, qui brille
et étincelle, qui est fait d’une paradoxale braise de glace, je n’imaginais pas
si incommensurable dans ses habits d’or et d’argent. Un immense glacier dans lequel seraient en
outre enfermées dans les glaces éternelles tant de choses anciennes… tant de
trésors et d’évènements de l’histoire de Savoie et de France prise dans les glaces du
Mont, tant de choses du passé enfermés,
conservés dans ses masses, tant de sacres, guerres et révolutions congelés dans
sa robe de glace qui en ce moment n’est que draperie d’argent et d’or, en transparence lointaine, intemporelle… je
crois voir.
Mécanisme central du Théâtre et
non plus décor.
Réalité au escaliers de roche et
de nuage qui se signale avec une telle clarté depuis ce lointain aux marges de
l’Italie que je sais immédiatement que je n’aurais pas besoin de toucher du
bout des doigts, de la main ou du pied, ces rochers et ces glaces éternelles, pour être assuré de leur existence d’or et d’argent.
Et c’est ainsi dans la vision de
cet intouchable vers lequel je n’avais plus à voyager, que fut bouclé,
provisoirement du moins, cette exploration impromptue du surprenant Théâtre de
Savoie.




